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10. Blâme, blâme, blâme JUILLET-AOÛT 1999
Crypto vendredi 10 mai 2002
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Alors que nous entrevoyons l'échéance de l'examen, le directeur de formation mène une répression vigilante, maniant les blâmes et les retenues sur salaire. Je n'achèverai pas mon meuble, donc je n'accéderai pas aux secrets alchimistes de B... Au cours d'une allocution musclée, le directeur de formation lâche insidieusement dans ma direction : « Est-ce que vous croyez qu'on vous en veut ? » avant de reprendre le cours de son discours. Je suis plus que jamais sûr d'être devenu fou ! Je porte des vêtements légers, le contraire d'une armure. Je n'ai qu'un tee-shirt pour me prémunir des vociférations de B... Précisément, j'ai l'impression qu'on m'a ôté toute défense immunitaire, j'ai l'impression d'être devenu une éponge. En réaction à une question sur la rémunération, le directeur de formation me traite de « matérialiste. » Micro-attaques proférées à la sauvette, incidemment. Il mettra en garde un autre stagiaire devenu critique, Didier : « Si vous voulez jouer au chat et à la souris avec moi ! » On s'amuse de ce que le directeur de formation qui porte un nom de bovidé, multiplie les métaphores animalières. Amaury résume : « ses interventions sont celles d'un grossier personnage. » Le 17 août, Dominique et moi nous laissons aller à sécher une de ses réunions où toute parole critique est comme annihilée. La veille au soir, nous sommes allés « oublier » dans un bar de la ville. Dans la conversation Dominique pronostiquait l'avènement du fascisme. Il en était venu à lancer, de manière convaincante : « C'est très possible qu'il ait mon poing sur la gueule avant la fin. » Notre attitude d'évitement nous vaudra instantanément un blâme. Nous retournons à l'inspection du travail. La contrôleuse paraît curieusement blasée : « Ah oui, je vous reconnais. » Nous commençons à nous demander si l'inspection du travail locale est réellement fiable. Le directeur de formation théâtralise une affaire de raturage d'une feuille d'émargement ; Il nous accuse de falsification de document administratif. Et pourquoi pas faux-monnayeurs ? À noter que nous avions été nombreux à raturer la feuille d'émargement mais que seuls Dominique et moi avons écopé d'un blâme, de façon discriminatoire. Bien sûr, il s'agissait pour nous tous, par ce raturage, de souligner l'absurdité des heures passées à l'atelier. Nicolas qui a raturé son émargement sans être sanctionné nous dit : « si vous voulez tenter quelque chose, je serai là. » Les blâmes tombent dans un contexte où nous sommes plus que jamais déboussolés. Ont-ils pour objectif de nous faire craquer avant l'échéance de l'examen ? Dans un mouvement réflexe de survie, Dominique déchire ceux qu'il reçoit. Amaury commente : « Ils ont vraiment du temps à perdre. Peut-être qu'ils cherchent à faire un dossier pour se couvrir. » L'arme économique s'ajoute aux blâmes et autres avertissements. Dominique est le plus touché. Il a écopé d'une retenue sur salaire de trois mille francs, sous le prétexte qu'il n'a pas achevé sa « Période d'Application en Entreprise » à cause de désaccords avec le patron. La retenue absorbe pratiquement la totalité du salaire mensuel, étant donné que nous flirtons avec le seuil de pauvreté. Une autre stagiaire, parmi les fidèles de B..., n'a pas non plus achevé sa période d'application. A-t-elle été sanctionnée pour autant ? Non. Pour l'anecdote, Dominique joindra sa feuille de paie au dossier de restauration destiné au jury. Au lieu de réfléchir sur les souffrances et les frustrations que nous exprimons, le directeur de formation pointe et ergote sur des questions d'apparence ou d'hygiène. Ainsi, dans une note placardée à la porte de l'atelier, il évoque « [son] état de mal-propreté » (sic) et s'inquiète de la façon dont les membres du jury seront accueillis. Le ton de la note est menaçant ; À titre de punition, nous serons collectivement privés de la visite d'un musée parisien, programmée depuis le début du stage. Sommes-nous des adultes ou d'indécrottables primo-délinquants ? Mon meuble ne sera pas prêt pour l'examen. Donc je n'entrerai pas dans le secret des finitions qui sont le grand mystère du métier. Il n'y a pas rétention d'information puisque c'est moi qui n'ai pas fini mon meuble. Moi le responsable ! L'attitude de B..., lorsqu'il pratique le vernis au tampon, son rictus lorsque le produit commence à « monter » et devenir miroir, offre une saisissante métaphore du narcisse. Excédé par sa façon de faire, j'en viens à le traiter de con. J'explose. Nicolas intervient amicalement en m'amenant faire un tour en voiture avec lui. Dans une conversation, l'ex-infirmier psychiatrique témoignera de la manière dont on fabrique des fous et les cas d'injustice qu'il a observés dans son ancien métier. Le lendemain je dis à B... que je regrettais le dérapage verbal, mais il s'était déjà saisi de l'occasion pour courir à l'administration. « Ils prendront leurs responsabilités » dit-il emphatiquement. J'écope d'un blâme supplémentaire. Le directeur du centre a cette parole ambiguë : « Je ne peux quand même pas changer de formateur. » Il me déclare aussi dans un style entre-hommes : « Vous êtes le leader. » Leader ? Je n'y comprends rien.
¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤« La peur entraîne chez la victime des comportements pathologiques qui serviront d'alibis pour justifier rétroactivement l'agression. Elle réagit le plus souvent de manière véhémente et confuse. [...] Lorsque le processus de harcèlement est en place, la victime est stigmatisée. [...] Poussée à bout, il n'est pas rare qu'elle devienne ce que l'on veut faire d'elle. [...] Il est alors facile de s'en débarrasser pour incompétence ou faute professionnelle. [...] On peut dire ensuite : « Vous avez vus, cette personne est complètement folle, elle perturbe le service. » [...] À partir d'une réaction ponctuelle, on lui met une étiquette de caractériel, d'alcoolique, de suicidaire. La victime se sent désarmée, essaie de se justifier comme si elle était réellement coupable. » |
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