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Lecture de la « Lettre reçue par une employée »
Serge lundi 18 mars 2002
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Depuis le 26 novembre 2001, Françoise Pagano a demandé que les personnes contactant l'ANVHPT soient renvoyées vers les associations figurant sur une liste nominative. La liste, qu'elle a rédigée et distribuée aux employés, exclut l'association Harcèlement moral stop (HMS), rivale de l'ANVHPT dans l'esprit de Mme Pagano. Quelques jours plus tard, une employée répond au téléphone. Elle dira qu'un interlocuteur « a tout simplement demandé de lui confirmer [...] le numéro de téléphone de l'association HMS ». Françoise Pagano semble avoir interprété la réponse de l'employée sur d'autres bases. Elle a « entendu » que l'employée a « orienté une personne vers une autre association qui ne fait pas partie de la liste » et lui attribue d'autorité une explication que l'employée ne corrobore nullement. Malgré la différence de perception, nombre de personnes seraient probablement tentées de considérer l'événement comme anodin et de se dire, même s'il y a malentendu, que l'explication de l'employée est naturelle ou satisfaisante. On en serait probablement resté là. Mais Françoise Pagano n'en reste pas là, et c'est en cela que sa réaction présente de l'intérêt. Le minutage est précis. La conversation a été observée « à 17h35 » et la lettre remise « à 17h50 » ce qui lui laisse un quart d'heure, le temps de se rendre dans son bureau, d'écrire rapidement la lettre, de la photocopier, puis de revenir auprès de l'employée lui mettre la lettre sous les yeux. L'événement anodin est devenu une faute. Le courrier s'apparente à une mise en demeure. La tonalité générale n'est pas sans évoquer le ton d'une supérieure s'adressant à une inférieure. Françoise Pagano se perçoit clairement, semble-t-il, en tant qu'employeur rappelant ses consignes. Ce qui suggère que dans son esprit le courrier ne dénote pas une attitude agressive envers une employée qui fait simplement son travail, mais constitue un comportement naturel envers une employée fautive. Ainsi, la faute est perçue chez l'autre, non dans un éventuel comportement d'agression perverse de sa part. Il existe en effet une différence entre une agression assumée et une agression perverse. Lorsqu'une personne vole votre voiture, il s'agit en principe d'une agression assumée : le voleur accepte d'avance, en conformité avec une loi connue de tous, que la culpabilité de l'acte retombe sur ses épaules. En revanche, une agression perverse est une agression que l'agresseur présente comme un reproche justifié. La souffrance du coup, dont la victime connaît la provenance externe lors d'un vol, est remplacée par la souffrance de la culpabilité, dont la victime s'éprouve responsable. Au coeur de cette forme d'agression se trouve donc un renversement des rôles. L'agresseur ne se présente pas comme tel, mais en tant que victime des fautes de l'autre, tandis que le préjudice qu'entraîne l'agression est supporté par la cible. L'agresseur pervers injecte donc sa culpabilité dans la victime pour ne pas l'assumer lui-même. On voit ainsi des personnes saisir la moindre occasion qui puisse être interprétée de manière à créer de la culpabilité chez leur vis-à-vis. Le renversement des rôles rend l'agression perverse difficile à repérer comme telle, y compris pour la victime qui est enchaînée par son propre sentiment de culpabilité. Quoi qu'il en soit dans le cas présent, la lettre semble rappeler à une forme déterminée de relations. Ce que suggère la formule finale, où Françoise Pagano passe de la première à la troisième personne dans la même phrase : « Je vous demande, à l'avenir, de bien vouloir respecter les consignes qui vous sont données par votre employeur. » Dans le même mouvement, sur un ton lapidaire, l'employeur rappelle la faute et exige la subordination, sinon peut-être la soumission humiliante. Déroger aux consignes de Françoise Pagano constitue une faute, une faute projetée sur l'autre. |
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