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5. L'avertissement

dimanche 7 avril 2002,  par Crypto


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« Chartres, le 9 novembre 1998

Monsieur,

Un avertissement vous est infligé pour votre attitude inconvenante contraire à l'engagement pris à la réunion de présentation de la formation au mois de mai dernier.

En ce début de stage, vous n'avez pas démontré une adhésion forte correspondant à votre potentiel et différentes réactions contestataires présentées de façon péremptoire ont déstabilisé le groupe.

Sans une évolution sensible d'investissement personnel quantitatif et qualitatif avant la période restauration et sans une concrétisation d'une volonté aux échanges constructifs, il ne peut être envisagé la poursuite de votre parcours.

En effet, la réussite de votre formation dépend d'une contribution individuelle faite au service d'un apprentissage commun d'un métier en pleine mutation. Le pôle de Chartres est un acteur privilégié de cette évolution et a besoin de cet engagement de confiance et de bonne moralité.

Veuillez agréer, Monsieur, mes salutations distinguées. »

Beau moment de langue de bois ! Lorsque j'ai eu la lettre entre les mains, j'en suis resté complètement sidéré. Le texte me donnait à douter, soit du niveau de politiquement correct en vigueur, soit de ma mauvaise qualité de perception. De plus, alors que j'étais énormément investi et bouillonnant d'initiatives, je me voyais d'un seul coup transformé en rebelle !

L'avertissement émane du directeur du centre qui jusqu'alors nous était demeuré inconnu et lointain. Or, alors que B..... nous décrit constamment l'administration comme une entité abstraite et plus ou moins hostile (« Il ne faut pas trop compter sur eux ») l'avertissement révèle au contraire une connivence parfaite et un soutien hiérarchique indéniable. Le plus douloureux fut sans doute d'être confronté à un tel discours paradoxal.

L'histoire a commencé lorsqu'un autre stagiaire, Dominique, a proposé que l'horaire du lundi matin soit modifié. Jusque là, tout comme les autres jours, les lundis débutaient à huit heures moins le quart. Un horaire aussi draconien compromettait le déroulement des week-ends et donc la préservation d'une vie personnelle, notamment pour ceux qui habitaient loin de Chartres. Il est vrai que la plupart des stagiaires restaient à Chartres et « campaient » pour ainsi dire sur place ; l'atelier était équipé d'une cuisinette et d'une pièce à vivre rudimentaire. Dominique a proposé que l'horaire soit modifié pour débuter à neuf heures. Une telle demande ne devait pas choquer outre mesure puisque neuf heures était la règle dans toutes les autres formations du centre (encore une singularité).

Mais la demande, au lieu d'être pesée rationnellement, fut prise comme une provocation par B... Il lança sur Dominique le choeur des autres stagiaires qui se mirent à aboyer mot pour mot les slogans en vigueur : « On ne compte pas son temps quand on est en formation. Tu ne te donnes pas les moyens ! » Et toujours, l'inénarrable « Il faut faire des sacrifices ! » J'entends encore le slogan récité de façon hautaine et dégoûtée par une stagiaire qui, par ailleurs, portait ostensiblement sa croix chrétienne autour du cou. « Il faut faire des sacrifices » est un fétiche de B... Il est sans doute important de réfléchir sur sa double signification ! B... dit encore : « Ceux qui resteront le soir seront récompensés... On voit que ce ne sont pas forcément les professionnels qui réussissent, au contraire. » La phrase vise Dominique et moi, naguère artisans.

Un stagiaire, Jacques : « Attention, le stage il pourrait bien être arrêté... Après tout ce qu'il a fait pour le métier. » L'allusion correspond à un mythe auto-entretenu assez mystérieux.

Devant la meute de stagiaires fanatisés, impossible d'expliquer que la revendication est une marque d'exigence quant au temps qui passe, une marque d'exigence quant au contenu de la formation. Or nous sommes d'anciens artisans et notre point de vue est argumenté. Rappelons que le « menu » de la formation, écrit de façon très docte, ne correspond en rien à la réalité de terrain.

Dominique, acculé, a soudain un mot d'impatience. Il lance à un stagiaire agressif : « Mais je t'emmerde. » B... qui était resté en retrait, laissant tranquillement monter l'altercation, se saisit du prétexte pour menacer Dominique d'un avertissement. À la façon dont il s'était levé de sa chaise, j'ai pensé à un arbitre de football qui inflige un carton jaune. C'était grotesque. J'ai dit qu'il était logique d'en mettre un à moi aussi.

L'avertissement est tombé quelques jours plus tard.

 

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« Le discours du pervers est un discours totalisant qui énonce des propositions qui paraissent universellement vraies. [...] l'autre doit agir comme le pervers l'entend, doit penser selon ses normes. Plus aucun esprit critique n'est possible. [...] Il s'agit d'annihiler, de nier toute différence. [...] La manipulation marche d'autant mieux qu'il s'agit d'une personne à qui la victime avait donné sa confiance. [...] Chez un pervers, la domination est sournoise et niée. La soumission de l'autre ne suffit pas, il faut s'approprier sa substance. [...] Résister à l'emprise, c'est s'exposer à la haine. À ce stade, l'autre qui n'existait que comme objet utile, devient un objet dangereux dont il faut se débarrasser par n'importe quel moyen. [...] La phase de haine apparaît au grand jour lorsque la victime réagit, qu'elle essaie de se poser en tant que sujet et de récupérer un peu de liberté. »

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Crypto
-rédacteur