Michel : « J'étais passé discrètement parce que j'avais pas envie de le voir [Claude Berthier]. J'étais parti sans lui dire au revoir lors de la remise des diplômes, parce qu'il avait dit à Sébastien que le restaurateur que j'avais contacté voulait bien de moi et lui, Claude [Berthier], proposait le même stage à Sébastien. Donc j'étais en colère. Je voulais l'éviter. Et bon, comme c'était l'après-midi, il était pas là comme d'habitude. Jean-Pierre [collègue formateur de Claude Berthier] m'a vu entrer dans la salle des ordinateurs et puis tout de suite, je pense, il est parti chercher Denis [collègue formateur de Claude Berthier]. Et tous les deux sont arrivés à toute vitesse.
Crypto : Il allait chercher du renfort !
[rires] Ouais. Ils sont entrés dans la salle et puis ils regardaient ce que je faisais. J'ai dit « Je fais mon CV ». Ils m'ont dit : « Oui alors, Michel, est-ce que t'as quelque chose à dire ! » Apparemment ils étaient au courant que j'avais envoyé une lettre aux deux personnes qui étaient susceptibles de me prendre, disant faites attention, Claude Berthier dit pas toujours la vérité, je ne comprends pas pourquoi vous m'avez refusé alors que… tout semblait correct. J'avais fait une photocopie de mon diplôme. Si je suis si mauvais, je sais pas si c'est ce que Claude vous a dit, pourquoi ai-je eu mon diplôme ? Enfin bon…
Ils vous ont répondu ?
Non. Aucun.
Ce n'est pas très élégant.
Oui, mais peut-être qu'ils voulaient pas entrer dans la polémique. Ils se sentaient peut-être coupables aussi. Peut-être qu'ils se disaient tiens on a été manipulés. Donc, euh… moi je voulais pas en parler avec eux et puis… ils [les collègues formateurs de Claude Berthier] ont dit : « Y'a un site Internet ! T'es au courant. » Moi j'ai dit : « Oui, oui. » C'est Jean-Pierre qui parlait. Denis disait pratiquement rien. « On sait qui il est. Et on sait que Louis a écrit quelque chose et de toute façon, si y'a un procès, y'a eu un viol et ça peut ressortir pour le procès ! »
Pas plus que ça ?
Non, pas plus que ça. Moi je me disais… je sais qu'ils voulaient m'intimider si jamais moi aussi je voulais rajouter quelque chose au site, pour me dire attention, cette personne est peut-être un violeur, donc il faut rien avoir… il faut pas avoir de contact avec elle.
Attention... ils vous ont laissé entendre que l'auteur du témoignage, en l'occurrence, moi, Crypto, était un violeur ?
Oui, oui.
On est d'accord ?
Oui.
Mais c'est gravissime, ça.
[rires] Ah ben je sais.
Est-ce qu'on accuse quelqu'un d'un crime ! Le viol c'est vingt ou trente ans de prison, non.
Ça je sais très bien, oui.
Ils n'ont pas été plus explicites que ça ?
Non. « Il y a eu un viol. »
Je voudrais bien savoir qui a violé qui ! Vous deviez être surpris par une révélation comme ça !
Non.
Non ?
Non parce que je me disais c'est dans le chemin de Claude Berthier, quoi.
En fait c'était une espèce de surenchère.
Oui. Je me disais, bon, faut pas attacher d'importance à ça.
On est en plein délire.
Une sorte d'effet de corporation, ils se défendent entre eux. D'ailleurs, Claude nous avait dit dés la première semaine : « N'essayez pas de mettre Denis contre moi en allant lui demander quelque chose qui est contraire à ce que je pense. On est toujours ensemble et on sera toujours ensemble. »
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Michel m'a raconté une première fois, dans le détail, ce que lui avaient dit les formateurs entre deux écrans. N'en croyant pas mes oreilles, je lui ai demandé, à l'occasion d'un nouvel échange téléphonique, de me répéter les accusations extravagantes dont j'étais l'objet. Des mots qu'il m'a confirmés par écrit, tout en manifestant des réserves quant à une éventuelle publication.
A la réflexion, il nous a semblé nécessaire de dépasser les réserves et de faire état de cet épisode. Au moins pour deux raisons.
D'abord, parce qu'il donne une idée de l'ambiance confusionnelle et de « l'imaginaire » fantasmatique baignant le stage autour de la personnalité de son formateur. Ensuite, parce qu'il nous paraît illustrer un phénomène indissociable du processus de harcèlement : le renversement des rôles.
S'agissant de pédophilie ou de harcèlement moral, on remarque généralement que les proches du pervers forment autour de lui un rempart protecteur. Leur discours ne vise pas seulement à dénier les faits tout en chantant les louanges de leur protégé. Il va de paire avec le discrédit et le dénigrement des victimes.
Ici, le stagiaire Crypto serait décrit ni plus ni moins comme l'auteur d'un crime…
Notons que les personnages constituent l'entourage professionnel direct de Claude Berthier. Ils sont liés par un lien supplémentaire, celui des MOF (Meilleurs Ouvriers de France).
Deux aspects contradictoires dans le mode communicationnel qu'ils utilisent : la banalisation et la dramatisation simultanées. Banalisation par le côté « Tiens au fait tu sais pas tout, y faut que je te dise ». Dramatisation par une annonce coup de théâtre. Et déjà un paradoxe : comment une information aussi fulgurante pourrait-elle être aussi sous-employée de leur part ?
Quelle est l'intention ? Autant qu'on puisse l'analyser, ce serait de « faire peur » à Michel, le dissuader de toute velléité de témoigner à son tour, en discréditant ignominieusement au passage le stagiaire Crypto.
Pourquoi imaginent-ils un acte de cette nature ? Un viol. Et non, par exemple, une attaque à main armée, un incendie volontaire ou un vol de mobylette ?
L'irruption d'un tel évènement correspondrait finalement à une certaine logique (est-elle consciente ou inconsciente ?), si l'on considère que viol et harcèlement moral ont plus d'un caractère en commun. Dans les deux types d'affaires, on observe les mêmes conséquences psychologiques du côté des victimes (honte, culpabilité, syndrome post-traumatique), mais surtout les mêmes comportements paradoxaux du côté de l'entourage du coupable (protection farouche, déni des faits, renversement des rôles en sa faveur, etc.).
D'un certain point de vue, il existe encore une échelle d'acceptation, où le harcèlement moral serait appréhendé comme une agression moins grave qu'une agression sexuelle. Même si, dans les faits, on peut survivre au viol et mourir du harcèlement.
Les faits mentionnés dans le récit de Crypto évoquant le harcèlement moral, on charge son auteur de faits apparentés, mais réputés plus graves. La révélation d'un Crypto violeur, ne produit pas seulement une dramatisation terrible. En plus d'ajouter à la confusion ambiante, elle fonctionne aussi comme une surenchère. Surenchère qui s'inscrit parfaitement dans le phénomène de renversement des rôles, puisque soudain, l'improbable victime Crypto se voit transformée en odieux satyre.
Le viol est rien de moins qu'un crime passible des assises. Ne pas dénoncer un crime, c'est entraver la justice et se rendre complice du crime. En l'hypothèse, c'est bien ce qui se passe...
Le comble du paradoxe est atteint, si l'on considère qu'en protégeant leur collègue, y compris par des propos abracadabrants, les formateurs protègeraient, de fait, le stagiaire Crypto ! Car, si Crypto est réellement l'auteur d'un crime ( !), tel qu'il est suggéré, ils admettent par la même occasion laisser courir le criminel dans la nature. En révélant, par là même, leur aptitude à ne pas dénoncer des faits ignobles, ils attestent incidemment de leur état de confusion et de leur capacité de complaisance.
Et, quand on est capable de taire un crime, on est bien capable de dissimuler une broutille telle que le harcèlement moral… ou le vol de mobylette.
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