« De mon temps, tous les gens ayant un petit statut social avaient une petite bonne. On disait une « bonniche ». Moi, j'ai fait ce métier en 1937-38. Au moment de passer les bourses, je suis tombée malade et on n'était pas assez riches pour redoubler. J'ai appris la couture. C'est-à-dire que je faisais le ménage, les courses, le surfil. J'enviais ma sœur aînée qui était allée à Paris et qui était première d'atelier chez Molyneux. Elle avait une petite chambre, elle s'habillait bien. Ma mère a pensé que je pourrais être femme de chambre. Je cousais, nous serions ensemble. Je trouverais peut-être une bonne place. Ça ne me plaisait pas, mais que faire à la campagne à l'époque ? J'avais des rêves plein la tête, j'essaierais d'être infirmière, vendeuse, je reprendrais des études, je rentrerais peut-être avec ma sœur dans son atelier. En attendant, il fallait que je travaille, quand ça ne serait que pour m'habiller. Je n'avais rien.
« Je suis partie pour Paris avec une valise dont le fermoir ne tenait pas, deux jupes moches, deux pulls, peut-être un corsage, deux blouses que je revois encore et puis des tabliers, un manteau démodé, un vilain chapeau. Je crois que j'aurais bien aimé Paris si j'avais eu une tenue à peu près...
« Je suis allée dans un bureau de placement en arrivant. La directrice me disait : « Mais parlez donc que j'entende votre voix ! Et puis faudra arranger vos cheveux. » Elle m'avait présentée à plusieurs patronnes. Je ne plaisais pas. Maigre. Petite. Une fille grande et forte aurait plu davantage. Enfin, par une cousine qui faisait des ménages en maison bourgeoise, je trouvais une place de femme de chambre.
« C'était un appartement dans un beau quartier, du côté du Trocadéro. Ma sœur m'avait accompagnée. J'avais été reçue par une femme jeune, grande, brune, assurée. Elle nous avait dit : « Ah ! Vous cherchez du travail de femme de chambre, voilà, j'ai balancé tout le monde ! » (Je n'avais pas compris tout de suite ce qu'elle voulait dire.)
« L'appartement était grand. La cuisinière était nouvelle comme moi. Son frère était valet de chambre. Il y avait aussi une institutrice qui s'occupait de trois fillettes et d'un garçon. Il y avait en plus une femme de ménage espagnole. Je me sentais toute perdue. Je n'avais pas de rôle bien défini. Je faisais les chambres, je suivais le valet de chambre pour servir la table. Je couchais dans la chambre du garçon qui avait peut-être neuf ans. Le matin, je servais les petits déjeuners des enfants et de l'institutrice. La femme de ménage était gentille. Quand je cirais les parquets, elle me disait que c'était trop dur, que c'était le travail du valet de chambre. Mais le valet de chambre ne faisait pas grand-chose, à part servir la table avec moi. Il restait à la cuisine avec sa sœur qu'il était sensé aider. Il avait une figure glabre, maladive, il me paraissait arriéré. Je me disait parfois que puisqu'il conduisait la voiture, il n'était pas si bête que ça. Sa sœur était jolie, blonde, un profil très pur, qui brusquement changeait et devenait presque bestial. L'institutrice me parlait gentiment. Elle s'occupait surtout des deux filles aînées. La petite Denise se promenait dans l'appartement. Un jour que j'avais essayé de lui parler, elle m'avait mordue jusqu'au sang. L'aînée me disait parfois : « Paulette, allez servir le thé chez Madame, mettez un tablier blanc ! » Elle avait peut-être onze ans... Evelyne, la deuxième, poussait des colère terribles. Elle envoyait balader son assiette, ses livres. Elle refusait de manger. Un jour, je ne sais pourquoi, j'avais essayé de la convaincre. Un courant était passé entre nous deux. Avec moi, elle mangeait. C'était trois belles fillettes. Le garçon, un gros petit gars, couchait dans ma chambre mais ne ma parlait jamais. Il surgissait quand je faisais ma toilette au petit lavabo. Alors je me dépêchais d'essayer de me laver quand il dormait. Je me sentais sale. Ma petite valise était sous mon lit. Je lui faisais un jus d'orange tous les jours, qu'il ne buvait jamais. Un jour, c'est moi qui l'avait bu, je croyais qu'il dormait. Il l'avait répété à sa mère.
Une blouse un peu plus chic que la mienne
« Le patron était en Amérique. Que faisait-il ? Mystère. Il venait de temps à autres. La cuisinière m'avait dit : « Quand il vient, il passe tout son temps au lit. » Elle allait écouter à la porte de la chambre, riait des bruits qu'elle entendait. Quand les patrons se levaient, elle allait regarder les tâches sous les draps et me disait « Venez, venez voir ! » Cela me déplaisait.
« On se couchait très tard. Je lavais la vaisselle délicate, tandis que la cuisinière lavait les grosses choses avec son frère. Le matin, elle n'arrivait pas à se lever, alors je faisais les déjeuners. On n'avait droit qu'à un dessert. A la cuisine, les plaisanteries étaient plus que salaces. Le valet de chambre, un jour que je passais devant lui, m'avait mis la main où je pense. Sa sœur avait ri, ri.
« L'institutrice me disait : « J'aime la vie trépidante. » Je lui avait dit que j'avais une sœur institutrice. Elle me disait qu'elle préférait faire son métier ici plutôt que dans un trou de campagne comme ma sœur. Un jour que ma sœur était venue me voir en passant, elle avait ri : « Elle en a une robe chic, l'institutrice ! » C'était une robe compliquée, avec des plis, des boutons. Le soir, la patronne lui avait dit avec un sourire très froid : « Vous mettrez votre blouse. » Elle avait une blouse, un peu plus chic que la mienne.
« Le soir, on servait très tard le repas, avec plusieurs verres et des quantités d'assiettes. Je me couchais tard. Je ne me plaignais pas. Un jour, le patron, qui ne répondais jamais à mon bonjour, s'était moqué de moi méchamment.
« Entre le repassage, la couture, le service à table, je n'avais pas une minute à moi. Et puis, mes relations avec la cuisinière s'étaient complètement dégradées. C'était des moqueries, surtout sur mon physique. Il est vrai que je n'avais pas du tout le physique à la mode à l'époque. J'étais très brune, le teint mat, c'était mal porté. Ma sœur, très blonde, un joli teint, plaisait davantage, elle ressemblait à une actrice : Simone Simon. Très souvent, on l'arrêtait dans la rue. Avec cela, première d'atelier chez Molyneux ! Ses affaire étaient toujours très simples, très chic. Je trouvais que la patronne n'avait pas l'air de l'aimer. Elle la regardait des pieds à la tête quand elle venait me voir. Et puis, mes relations se sont dégradées complètement avec les domestiques.
« Un jour, je me suis aperçu que mes lettres avaient été ouvertes et recollées grossièrement. Il y a en certaines que je n'ai jamais reçues. Je ne l'ai su que plus tard. C'était mes sœurs qui m'écrivaient, l'une d'elles me racontait ses histoires d'école. Elle venait d'être nommée dans un petit pays. Elle me parlait de ses élèves avec beaucoup de cœur. L'autre me parlait de son temps de pension avec beaucoup d'esprit et d'affection. Nous étions très attachées les unes aux autres.
« J'ai balancé la femme de chambre ! »
« Les vexations de la cuisinière continuaient. Un jour où j'arrivais pour faire le service, elle m'avait dit : « Vous là, qu'êtes si intelligente, la sœur de l'institutrice, comment qu'on dit Je fais à bouffer ! » J'avais répondu du tac au tac : « Je ne sais pas... mais je me demande si on dit je décachte ou je décachette une lettre. » Le valet de chambre m'a regardé l'air affolé. À partir de ce moment, plus une parole. La cuisine m'était fermée. Mon repas m'était servi dans l'office avec mille simagrées : « Madame a-t-elle assez ? », etc. Et puis, un jour où j'avais dit que j'aurais aimé être infirmière, elle me l'avait rappelé devant l'institutrice : « Vous ne trouvez pas qu'elle serait moche pour faire une infirmière ? » Et l'institutrice avait ri.
« Un autre jour, la patronne avait pesté à cause d'une fuite dans la salle d'eau. Il était arrivé un ouvrier avec sa boîte à outils. Gentil, il m'avait parlé. Quand il a eu terminé, il m'a dit qu'il boirait bien un verre. La cuisinière, avec un sourire, l'a reçu largement pendant que j'allais porter sa note à la patronne. Il m'avait dit : « J'espère qu'elle va me donner un pourboire ! » J'étais restée assez longtemps, la patronne épluchant tout. Quand le suis revenue à la cuisine, les moqueries ont recommencé. L'ouvrier à qui on avait monté le cou faisait chorus. Comme je lui redonnais sa facture, il m'a dit : « Ah oui, mais... elle est sale ! Alors je vais l'essuyer ! » Il m'a attrapée et l'a frottée longuement sur mon tablier blanc.
« C'est à partir de ce moment-là que j'ai décidé de parler à me sœur. Elle devait venir me chercher pour mon après-midi de sortie. Je lui ai raconté ce qui se passait, elle était toute désolée. « Écoute, elle m'a dit, je vais aller parler à ta patronne. » Ma sœur s'expliquait très bien elle n'était pas timide comme moi à l'époque. Elle a essayé d'expliquer poliment ce que je subissais et de demander pourquoi on me faisait subir un pareil calvaire. Nous attendions un peu de compréhension toutes les deux. Rien. « Ah, votre sœur est martyrisée ? Eh bien qu'elle fiche le camp, mais tout de suite ! Tout de suite ! » Elle tapait du pied, rouge de colère. « Partez ! Partez ! »
« Je suis allée dans ma chambre, préparer ma petite valise. Je crois que j'ai dû oublier du linge. Quand je suis arrivée avec ma valise, elle l'a ouverte, a tout fouillé. Ce n'était pas difficile... Elle m'a tendu ce qu'elle me devait en me disant : « J'ai retenu les huit jours que vous me devez ! » Je me souviens que l'institutrice arrivait de promenade avec ses élèves. Elle a vraiment eu un regard stupéfait. Qu'ont dû dire la cuisinière et son frère après mon départ ? Ils ne pouvaient qu'inviter. Ils me détestaient tellement qu'ils pouvaient m'accuser de vol, n'importe quoi. Comment la patronne n'a t-elle pas pu ou pas voulu savoir ce qui se passait sous son toit ? Elle a dû dire à son mari qui a dû simplement rire : « J'ai balancé la femme de chambre ! »
« Si je n'avais pas eu ma sœur, je serais allée où ? Je me souviens que le lendemain et le surlendemain j'ai été malade, malade. J'avais de la fièvre. Je gênais ma sœur dans sa toute petite chambre. »
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