Mme Pagano a loué une salle de congrès plutôt luxueuse, dans le septième arrondissement, pas très loin de la tour Eiffel. Le coût de la location - 13 000 francs - aurait pu être modéré, selon un adhérent de la section Essonne, Jacques Lecoq, qui avait proposé des salles disponibles et moins chères.
Quoi qu'il en soit, nous attendons maintenant dans le hall, nez à nez avec une sculpture intitulée « Aimez-vous les uns les autres ».
En dépit du commandement biblique, l'atmosphère est un brin paranoïaque. Des groupes se forment sur la pointe des pieds.
Le spectre des salariés de l'ANVHPT hante les conversations. Quelqu'un dit même avoir aperçu José Zuazola rôdant dans le quartier. Maryse Baukel, très élégante, tente à sa manière de conjurer les mauvais esprits. Commentant la délicate affaire des salariés, elle susurre, avec la grâce un peu péremptoire d'un taste-vin : « C'est un conflit. » C'est son leitmotiv éclairé depuis la réunion de La grande boucherie. Le sous-entendu n'a pas changé. Tandis que moi, je me hasarde à suggérer : Euh... et si c'était la personnalité de la présidente qui posait problème ? On en reste là.
À l'entrée de la salle, un comptable pointilleux fait barrage, veillant à ce que chacun soit à jour de sa cotisation. Sinon on n'entre pas ! La rumeur circule qu'on pourrait régler prorata temporis. Le comptable, embarrassé, s'incline devant la possibilité qui semble légale. Je m'acquitte donc d'un chèque de vingt-cinq francs. De même que tous ceux qui se demandent, ce matin-là, s'ils vont prolonger leur adhésion à l'ANVHPT. Tandis que les petits chèques fleurissent entre les mains du comptable, nous entrons, à pas circonspects.
Lumière atténuée, velours marron. On dirait qu'on va assister à une avant-première mondaine.
La scène, lointaine, est barrée d'une longue table hérissée de micros. Tout le monde est là ? L'assistance paraît plutôt clairsemée ; dans son rapport la scrutatrice Véronique Carrier ne comptera que 53 personnes. Du coup, les lieux semblent démesurés et le décor factice.
Je ne sais pas encore où je dois m'asseoir. Vu la confusion ambiante, j'hésite à investir la table aux micros. D'ailleurs personne ne m'en prie. Eh bon, pourquoi pas ? Je suis administrateur de l'ANVHPT, oui ou non ? La secrétaire nationale, Annie Fages, également hésitante, me suit d'un bond. Véronique Carrier nous rejoint sur la scène, elle pourra ainsi mieux assumer son rôle.
Françoise Pagano est assise depuis longtemps à l'extrême gauche de la table.
Nous n'avons échangé aucun regard. Les derniers mots qu'elle m'a dit au téléphone, il y a longtemps déjà, étaient pour me chinoiser la note d'hôtel lorsque j'ai participé au Conseil d'administration de novembre à Arles.
Après quelques cafouillages sur le nombre de pouvoirs dont elle déclare disposer, Mme Pagano entame la lecture de son rapport d'activité.
Sa voix est lasse, traînante, on dirait qu'elle psalmodie. De temps à autre, interrompant le fil de sa lecture, elle rappelle son état de santé et lance des apartés : « Si ça et ça n'a pas été fait, c'est à cause des salariés... » Puis elle prend son souffle douloureusement et replonge dans ce rapport qui n'en finit pas. Ses allusions basses aux salariés provoquent des grommellements d'indignation parmi les adhérents qui l'écoutent tous religieusement, et lui font des mimiques de solidarité.
Colette Gazeau est assise au centre de la salle. Des proches forment une grappe serrée autour d'elle, opinant avec ostentation à tout ce qu'elle dit. Lorsque qu'à mon tour je prends la parole, tentant d'aborder la question des salariés, Mme Gazeau se gausse en disant : « Ça regarde la justice ! » Ou, dans un registre un peu plus persiflant : « Ne faisons pas de jugements de valeur ! » Son ton offusqué donne à entendre qu'on profère d'ineffables gros mots en parlant ouvertement des salariés. Tibaudo, lui, toujours flanqué de Mme Burr, ne se prive pas de le dire d'une manière plus directe : « Tu nous emmerdes ! »
Il faut dire que les sifflets, les huées ont déjà commencé. Lorsque j'essaye de signaler l'indigence du rapport comptable présenté au vote des adhérents - une simple page de tableur noircie de quelques annotations du niveau CM2 - un meneur se met à crier : « On veut voter ! On veut voter ! », rendant mes propos inaudibles.
Ils sont maintenant deux, qui se tiennent debout face au public, au pied de l'estrade. Je viens de dire qu'en tant qu'ancien chef d'entreprise je me sentais des compétences pour critiquer ce rapport... Alors, celui qui voulait voter me montre du doigt et hurle de toutes ses forces : « Il est là le patron ! Il est là ! » Il est persuadé soudain d'avoir débusqué le méchant désigné par Mme Pagano dans sa convocation aux adhérents !
Son visage brille de sueur, il est rouge, il postillonne. Il répète, se tournant vers l'assemblée, en continuant de me monter du doigt : « Il est là ! Il est là ! » Moi le patron comploteur ? L'accusation est tellement grotesque que je ne sais pas si je dois pleurer ou éclater de rire. Désarçonné, je demande : Qui soupçonnez-vous à la fin ! Quelle organisation ? Le MEDEF ? Ben Laden ? La CGT ? « Ah ah ! ça m'étonnerait que ça soit la CGT, moi j'y suis, moi, à la CGT ! », s'exclame le meneur écarlate, mettant un peu plus les rieurs de son côté. Et José Zuazola vers qui les soupçons se portent plus ou moins explicitement, il est bel et bien membre de la CGT lui aussi, pas vrai ? Alors quoi, en plus il ne connaît même pas son dossier ma parole, cet agité. Mais impossible de parler. J'ai un peu peur. Est-ce que cela va finir en lynchage, en pugilat général ? J'essaye de dire encore : Qui soupçonnez-vous de vouloir détruire l'association ? Donnez des noms, des preuves, si vous êtes si convaincus !
Une adhérente, assise aux premiers rangs dans le groupe du meneur, se lève et dit d'une voix maladroite, comme quelqu'un qui prend la parole pour la première fois de sa vie : « Ben nous on se contente de la rumeur, hein... Et puis c'est tout ! » Personne ne relève l'énormité. Se contenter de la rumeur.
Tandis que Mme Pagano laisse faire, Françoise Saugé tente à son tour de raisonner les adhérents : « Ouvrez les yeux, bon sang ! »
Mais le meneur vient de couper le micro gênant. Il brandit le fil comme un trophée, devant ses camarades hilares. Surgit, très en colère, le régisseur de la salle qui s'inquiète légitimement pour la survie de son matériel : « Je vous préviens, si c'est comme ça, c'est moi qui vais vous couper les micros et tout le monde dehors ! »
Jacques Lecoq fait lui aussi des tentatives, tout aussi dérisoires. Il se lève et tente de trouver une pose à peu près digne entre les sièges de cinéma. Il lance, d'une voix grave et indignée, en direction de Mme Pagano : « Mais c'est pas croyable ! Mais c'est pas croyable ! »
À l'exception de M. Lecoq, de Béatrice Frantz et de quelques adhérents de l'Essonne, je ne me souviens pas qu'aucune des personnes présentes ait pris la parole pour tempérer les meneurs, pour s'indigner de leur attitude d'obstruction, pour poser des questions à contre-courant. Ou tout simplement pour s'inquiéter du sort des employés de leur association... Notamment pas Mme Baukel qui, à la fin de cette journée épique, sera proclamée vice-présidente du nouveau Conseil d'administration, à la droite de Colette Gazeau.
Au milieu du tumulte, je remarque toutefois le visage inconnu et silencieux d'un adhérent, l'un des rares à prêter l'oreille à mes propos. Alors j'essaie, comme le font les artistes, de me concentrer sur ce personnage attentif, pour continuer :
Il paraît que les trésoriers viennent de démissionner, juste avant l'AG, pourquoi ? Que pensez-vous d'un audit facturé 15 000 francs alors que l'association est en crise ? Audit rédigé qui plus est par un « membre d'honneur » de l'association, Jean-René Loubat, lequel est par ailleurs un ami personnel de Mme Pagano ? Que pensez-vous du délire extravagant exprimé dans la lettre de convocation que vous avez reçue ?
Questions sans réponse, sans réaction saine. La séance s'interrompt le temps du déjeuner.
Digestion en rot mineur
Nous marchons sur le large trottoir en quête d'un restaurant, et surtout d'air frais. Il passe des Jaguar très lentes. Croisant des groupes de « paganistes », nous nous dévisageons mutuellement, comme des fantômes perplexes.
Retour à la salle de congrès. Écoeurés par l'expérience du matin, Annie et moi nous assoyons prudemment dans la salle, et non plus à la grande table.
La séance reprend. Les excités du matin sont méconnaissables. Comme par enchantement, ils respectent tout à coup les règles élémentaires de la civilité, ne trépignent plus, ne vous coupent plus la parole, ne vous tutoient plus vulgairement. Est-ce qu'ils sont plongés dans la somnolence d'un repas trop copieux ? Ou est-ce qu'ils se soumettent docilement à une consigne qu'ils auraient reçue...
De nouveaux intervenants prennent possession de la table de conférence. Ils parlent beaucoup, sur un ton qui se veut consensuel. Politiquement correct. Celui qui s'improvise président de séance rappelle à qui veut l'entendre son long passé syndical. Emportés dans leur logomachie, les nouveaux intervenants proposent, entre autres innovations, que l'association s'ouvre plus largement vers l'extérieur et qu'elle accueille des personnes qui ne seraient pas forcément des victimes de harcèlement. Proposition généreuse... mais qui semble néanmoins surprenante, dans la mesure où ce matin encore la thèse paranoïaque du complot faisait rage et que les soupçons fusaient tout azimut. De toute façon, les salariés de l'ANVHPT sont plus que jamais absents du discours, morts et enterrés derrière des paravents sémantiques. « Ça regarde la justice. »
Plusieurs adhérents se lèvent à tour de rôle et se saisissent avec embarras du micro VHF qu'une hôtesse dévouée leur tend.
S'accrochant au micro, ils se mettent à raconter leur histoire personnelle de harcèlement, en terminant invariablement par des slogans rassembleurs (« Il faut qu'on soit tous unis ! ») et des hommages plus ou moins grandiloquents à la « Présidente qui a tant fait pour faire avancer les lois ! » Presque tous ont les larmes aux yeux, leur voix tremble lorsqu'ils disent : « Le harcèlement c'est vraiment horrible ! » Leur émotion est sincère mais plombe un peu plus la salle dans une atmosphère de guimauve et de compassion béate. Leur souffrance, qui sonne si juste tout à coup, n'offre-t-elle pas la meilleure prise possible à toutes les manipulations ?
Une dame se penche brusquement à quelques centimètres de mon visage, me faisant sursauter. Elle demande, d'un ton tout à la fois navré et curieux : « Mais enfin, pourquoi voulez-vous détruire cette association ? » Puis elle s'assoit tout à côté de moi. Nous nous mettons à parler. Autant sa question me cause une peine cuisante, autant j'apprécie que quelqu'un se donne la peine d'essayer de comprendre et fasse la démarche de dialoguer vraiment. Au moins pour elle, ça valait la peine de venir à cette assemblée générale, qui sait ?
Puis c'est le morceau de bravoure, l'élection des nouveaux dirigeants de l'association.
Parmi ceux qui se proposent spontanément pour garnir le nouveau Conseil d'administration, deux spécimens talentueux : Maryse Baukel et l'arracheur de micros. Pour bien convaincre les électeurs, si ce n'était déjà fait, Mme Baukel ne manque pas de souligner sa compétence de contrôleuse du travail. Rappelons qu'elle a produit un compte-rendu d'entretien avec les salariés, document dans lequel elle donnait sa perception du « conflit », par miracle sans y voir la moindre trace de harcèlement moral.
Maryse Baukel parle avec détachement, d'une voix posée, comme si elle avait préparé son texte et qu'elle était imperméable à tous les remous ambiants, juste un peu lasse.
Mme Burr, également candidate à sa propre succession en tant qu'administratrice, déclare d'une voix déchirée d'émotion : « Je rends hommage à Mme Pagano... Je propose qu'elle soit nommée Présidente d'honneur ! »
Proposition qui soulève des applaudissements d'apothéose.
¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤
Je quitte la salle, peu après que la messe stalinienne soit dite, en compagnie de quelques membres visiblement aussi écoeurés que moi. Dans le hall la scrutatrice, très remontée, fait déjà circuler une pétition. Béatrice Frantz, qui s'estime flouée par l'ANVHPT, parle de déposer plainte contre Mme Pagano.
Enfin, s'engouffrer dans le métro ! Dans un couloir, à quelques mètres, une adhérente de la région parisienne monologue derrière moi, d'une voix chevrotante : « Moi je sais ce que c'est le harcèlement... ça fait vingt-cinq ans que je le subis à la SNCF... » La silhouette rabougrie, sombre, voûtée, ânonne encore et encore : « Pourquoi ils détruisent l'association... Pourquoi ils détruisent l'association... »
Le geignement amer, effroyablement accusateur et imbécile, se mêle aux crissements de la rame.
|